une vraie jeune fille de 57 ans. Age mental 12 ans. Des petits yeux rapprochés, une ombre de moustache sur des lèvres réduites au minimum. Une peau délicate « j’ai des allergies ». Un front cabossé, d’ailleurs elle parait cabossée de partout. De naissance. Son sport favori semble être la recherche de minerai au fond de ses oreilles. Elle pratique de préférence à table et s’attarde sur le résultat de ses fouilles. Aujourd’hui, dimanche, elle a acheté une broche, une chouette avec des yeux en saphir. Elle l’a agraphée sur son pull beigeasse et informe, au hasard. Manque de bol,le bijou n’est pas tombé sur l’une des nombreuses taches. Je suis assise en face d’elle. Le hasard a fait de nous des voisines de table.Puis, à sa demande expresse, nous nous retrouvons en tête à tête à raison de 4 repas par jour. Bien que flattée d’avoir été choisie, je me demande où je vais trouver des sujets de conversation. Heureusement, elle mémorise très bien les menus. C’est pratique, mais cela risque de ne pas suffire. Il faut tenir un mois. D’une prudence de sioux, je lui demande des détails sur sa vie privée. Mauvaise pioche! Elle n’a pas de vie privée. Lâchement, je profite de la Saint Valentin pour lui suggérer de participer à un concours de lettres d’amour. Elle répond qu’elle n’a pas d’amoureux et qu’elle n’en a jamais eu et que ça ne lui manque pas. Surement une des phrases les plus longues de toute sa vie. Jacqueline habite Romorantin, une petite ville du centre de la France. Il parait que François premier voulait faire de cette terne bourgade la capitale de son royaume. Surprise, Jacqueline y travaille ! (« je lave les fesses d’une bonne femme tous les matins pendant une heure ») Cette activité ne lui permettrait toutefois pas de vivre dans l’attente d’une maigre retraite. Car elle est handicapée. Statut qui lui permet de faire des séjours en clinique spécialisée dans le diabète. Elle y va en taxi. Royal ? Non, elle trouve ça juste normal. Tous les jours, je ne manque pas de m’enquérir de son indice glycémique. A la moindre allusion à ses phobies elle fond en larme et crie à la persécution. Elle se dirige aussitot de son pas balourd vers une personne représentant l’autorité pour désigner la coupable. Comme les dites phobies sont nombreuses et insoupçonnées, Jacqueline n’est pas d’un commerce facile. J’arrive quand même à apprendre qu’elle a commencé à travailler à 14 ans comme bonne à tout faire ; qu’elle a été un moment au service d’une famille riche à Paris, un avocat qui oubliait de lui payer son maigre salaire. Elle aurait fait une fille de ferme chez Maupassant ou une femme de charge chez Balzac, du genre qu’on cache au fond d’un appartement sombre. Elle ne lit pas, sauf les programmes télé. Heureusement il y a la télé! J’essaye de connaitre ses gouts mais elle me voit venir et ne se rappelle plus ses émissions favorites. Je risque quelques suggestions, elle me répond que c’est bien trop bête pour elle. En entamant mon potage du soir je ne peux pas m’empêcher de penser à Vichy. Qu’est-ce que Jacqueline aurait fait pendant cette période ? J’imagine qu’elle serait partie à la gendarmerie dénoncer ses voisins coupables de lui faire des misères. Autrement dit, tous ses voisins. J’imagine un instant la personne qui a dénoncé Anne Franck et sa famille.Une femme ? Une du genre qui observe derrière ses carreaux en essuyant une assiette. Comment a-t-elle réagi à la célébrité de la petite Anne qu’elle a envoyée à la mort ? Comment a t elle digéré le plat de lentilles que son forfait lui a rapporté ? Je pense aussi avec tristesse à la mère de famille juive qui est revenue seule des camps, qui a eu le courage de retourner en Allemagne voir son ancienne maison. Oh les voisins n’étaient pas du genre hostiles ! Ils ont juste précisé qu’il faudrait leur en donner le prix du marché. Les jacquelines n’ont pas d’histoire ni d’état d’âme. Mine de rien, elles peuvent faire beaucoup de dégats.