Le petit René a 10 ans, il est rangé dans la cour de l’école communale à côté de ses camarades, habillé "en dimanche", il observe, ébloui, le drapeau français qui s'élève dans le ciel tunisien, d'un bleu éclatant. Sa maîtresse Mademoiselle Janine le regarde en biais avec sévérité. René ne chante pas "Maréchal nous voilà !” . Pourtant les élèves ont répété pendant une journée entière afin d'être prêts le jour J. J comme Pétain ou J comme Drapeau ou J comme j'y comprends rien. Elle fronce les sourcils, la maîtresse. Elle dit à René à voix basse "Pourquoi tu chantes pas?" René tord la bouche en coin pour que sa réponse ne soit entendue que par elle. Il a vu des espions faire comme ça dans un film américain au cinéma le Paris. "Et toi, Maîtresse, pourquoi tu chantes pas?" Le drapeau est maintenant tout en haut du mat. Comme il n'y a pas de vent, il semble racorni. René est happé à la sortie de l’école par sa mère et sa tante Fortune. Celle qui ne vient que pour les fêtes. Aux dernières nouvelles, la tante Fortune était pourtant fâchée avec sa soeur. Les 2 femmes ont leurs fichus serrés étroitement sur leurs têtes des mauvais jours. René se dit que ce n’est pas le moment de poser des questions. La tante Fortune va même jusqu’à lui porter son cartable, qu’elle lui arrache des mains. Une semaine plus tard l’école est fermée pour cause de guerre. René lit l’annonce sur la porte. Il rentre chez lui et demande à son père : « C’est quoi un protectorat ? » Le père s’embrouille un peu dans les explications. René en déduit que sa famille est essentiellement juive et tunisienne. Ses parents parlent arabe entre eux mais français à leurs 5 enfants. Les Turcs étaient les protecteurs officiels, ils ont précédé les Français qui ont pris leur place et imposé leur langue dans les écoles de Tunis. Le père de René n’a rien contre les Turcs. Ils n’ont jamais empêché les juifs de pratiquer leur religion, en tout cas en Tunisie. Que demander de plus ? Au final, René continue à ne pas comprendre ce qu’est un protectorat. René en veut un peu à son père : « Papa, pourquoi tu n’es pas devenu français comme l’oncle Albert ? » Le père de René hésite, il a beaucoup réfléchi. Le jour où les Français sont venus et ont proposé à tous les juifs tunisiens d’adopter la nationalité française, il n’aurait eu qu’à signer un décret de naturalisation pré rempli et l’affaire était faite. Toute la famille serait devenue française, tout en restant tunisienne à la fois. Le père « Écoute, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas signé. J’ai fait la queue avec Albert et, au dernier moment, j’ai eu la trouille. Pas pour moi bien sur, mais pour vous tous. En tant qu’aîné, j’ai des responsabilités, J’ai repensé à l’affaire Dreyfus, tout cela. Les Français ça va ça vient. J’ai eu peur, j’ai fait demi-tour. » René : « Où il est l’oncle Albert ? » Le père : « Aux dernières nouvelles, il était à Dunkerque. Il s’est comporté en héros, il a permis l’embarquement de tas de soldats vers l’Angleterre. Ça fait un bail qu’on n’a plus aucune info. En fait on est très inquiets » Presque tous les jeunes tirailleurs tunisiens qui sont partis sur le front pour défendre la nouvelle patrie sont revenus ; Pas vraiment fiers, pas causants, ils rasent les murs. René les avait pourtant vus partir en fanfare, dans leur bel uniforme au complet : guêtres et calot compris. Difficile de les reconnaître au retour. Ceux qui manquent à l’appel sont prisonniers en Allemagne mais leur rapatriement est prévu. On l’a assuré aux mères qui se sont pressées contre les grilles du gouverneur militaire. Pour occuper René privé d’école, on l’inscrit aux Scouts juifs. Il apprend à faire des feux, à s’orienter dans toutes les circonstances. Il fait aussi des progrès en natation. Quant à l’apprentissage religieux, il est des plus limité, avec 2 heures par semaine à la synagogue. Les Allemands débarquent à Tunis dès novembre 1942 par le port. L’African Corp fait défiler un nombre impressionnant de chars, d’origine française pour la plupart, devant quelques rares Tunisiens stupéfaits, les hommes jeunes encore présents ayant fui en Algérie pour éviter la confrontation. Les Allemands installent leur quartier général dans l’immeuble qui fait face à la maison de René, le Majestic, un ancien hôtel qui a connu des heures de gloire vers 1930. Quant aux ordonnances, ceux que les Allemands n’ont pas réussis à caser chez l’habitant, beaucoup campent dans le square du 4e zouave à proximité de la rue Gambetta. Ce matin-là, Sion, le père de René est à la maison, affalé sur la table de la cuisine. À midi !. D’habitude il part avec sa gamelle tous les matins, histoire de ne pas être tenté par de la nourriture suspecte. Oh ! une pauvre gamelle pleine de pain azime émietté dans du bouillon. Cela fait longtemps qu’il n’y a plus de viande à la maison. Si sa mère veut du poisson, elle doit envoyer quelqu’un au port à Sidi bou said ou au port de la Goulette. C’est loin ; en fait, une vraie expédition.
René devient le chef d’une petite bande de gamins qui s’évertuent à trouver de quoi manger pour leurs familles. René rencontre des jeunes militaires allemands qui semblent s’ennuyer ferme entre 2 opérations en Libye dans ce square du centre ville. René observe ces soldats et se rend compte qu’ils ne disposent que d’un mince filet d’eau pour se nettoyer. Lui qui habite à proximité se procure un vieux dico français-allemand et propose à un Allemand de prendre une douche chez ses parents. Rachel, la maman de René voit débarquer son fils haut comme 3 pommes suivi d’un grand escogriffe aux yeux clairs. La famille y gagne des boîtes de ration alimentaire qui vont améliorer l’ordinaire. Sur le point de sortir, après la douche, Karl, le nouveau client de René ne peut s’empêcher de s’extasier sur l’odeur des gâteaux de Rachel. Celle-ci lui en donne un qui déclenche un enthousiasme incroyable chez l’Allemand. Aussitôt, René met toute sa famille à la production de gâteaux à grande échelle. Le troc ainsi établi leur permet de manger des boîtes de corned-beef que les Allemands rapportent de leurs incursions dans le désert du sud tunisien où ils sont au contact avec les Anglais. René organise aussi la lessive hebdomadaire des familles des environs. Le scoutisme lui a appris à maîtriser le feu et il instaure des tours sur la terrasse de son immeuble, la grande lessiveuse étant mise à contribution au-delà du raisonnable. C’est la petite soeur qui étend le linge. René remet aussi en route la cheminée du salon. Au final, l’école ne lui manque pas. La nuit, René se transforme en radio amateur. Il écoute la radio de Londres sur un gros poste de radio « Ducretet Thomson » qu’a laissé l’oncle Albert. René, grâce à ses petits doigts, est le seul à pouvoir tourner les boutons jusqu’à capter une onde courte. Dans sa chambre, il déroule le soir une carte du monde sur laquelle il met des punaises en fonction des résultats des grandes batailles. Sa soeur Jacqueline est chargée de construire des petits drapeaux russes et anglais pour montrer l’avancée des troupes alliées. Par chance, le père de René a repris le dessus et s’occupe des courses. Il part même pêcher. Heureusement, compte tenu du nombre de bouches à nourrir et de l’absence de frigo. La France de Vichy n’est pas intervenue à l‘encontre des juifs tunisiens comme en Algérie. Ouf ! La famille s’en sort tant bien que mal dans la ville où les Allemands patrouillent dans l’indifférence.
Et puis, les bombardements commencent. La première fois, c’est en sortant du cinéma Le Paris que René et son cousin Simon entendent le bruit des avions anglais. Au moment de sortir, on essaye de les retenir « Sortez pas, ça tire de partout.»Ils jettent quand même un oeil. C’est vrai : Tout le monde court dans tous les sens. Les bombardements s’intensifient de jour comme de nuit. L’immeuble tremble et tout le monde se réfugie au rez-de-chaussée avec des matelas qu’on finit par entreposer à demeure. Les femmes prient en pleurant « à petits bouillons », rien à voir avec les clameurs des enterrements. René observe sa tante qui essuie ses yeux avec la paume de la main. Quand il y a un peu de lumière, les enfants jouent au noyau, les hommes aux cartes. Il n’y a que les petits qui arrivent à dormir. Tout le monde les envie.
Six mois plus tard, en mai 1943, toute la Tunisie est envahie par le sud. Les troupes anglaises de Montgomery où se trouvent un grand nombre de Français, remontent du désert sans rencontrer de vraie résistance. Les volontaires Français considèrent Tunis comme une simple étape, ils ont juré de continuer jusqu’à Strasbourg. Au final, les vrais gagnants de cette guerre seront les peuplades qui vont trouver dans les chars rouillés de Rommel abandonnés dans le désert, des réserves du fer qui leur manque depuis toujours.
Les soldats allemands de Tunis se rendent sans trop de difficulté. René allongé à plat ventre sur la terrasse de l’immeuble de la rue Gambetta assiste, médusé, à la scène de la reddition. On note même une expression qui ressemble à du soulagement chez les Allemands. Six
René et ses copains changent de dico. C’est maintenant l’anglais dont il faut acquérir des rudiments à toute vitesse. René est très doué. Il reprend avec les Tommies couverts de poussière le troc de gâteaux en attendant les Américains dont on vante la générosité. René assiste alors à un spectacle qui le marquera pour la vie. Toute l’armée britannique organise une grande parade dans Tunis : René découvre les Écossais, les Hindous, les Irlandais, les Sikhs, les Africains... Dans une débauche de musiques et de couleurs, tout l’empire britannique semble s’être donné rendez-vous dans la rue principale de Tunis. Même Georges VI, le roi mythique, a fait le voyage de Londres pour assister à cette manifestation qui semble déjà marquer la fin de la guerre. René a droit à une vraie scène de cinéma en cinémascope dans sa ville !
Quand les Américains arrivent à leur tour, René organise pour un groupe de soldats un grand couscous au poisson qui mobilise toutes les ressources de la famille. Une fois repus, les militaires ont remercié Rachel par un bisou sonore sur la joue. « Les salauds ils m’ont payé avec un baiser » racontera-t-elle pendant des années. Pour une fois, René n’avait pas eu le coeur de demander une compensation financière, tellement il était fasciné par la bonne humeur et l’enthousiasme de ces jeunes gens en uniforme, qui lui donnent le goût du chewing-gum et du rock’d roll.
René monte en grade chez les Scouts. En 1947 la guerre est terminée et un grand Jamboree de la Paix est organisé à Aix-les-Bains. Pour représenter les scouts juifs de Tunisie, René et son cousin Simon sont sélectionnés. Il s’agit d’un voyage impressionnant. La France, c’est le pays qu’on voit en haut sur les cartes de l’école. C’est aussi le pays où René va retrouver les images de ses livres d’histoire et de géographie. La tante Fortune lui a confié son fils unique Simon. Elle pleure au départ du gros bateau et fait jurer à René de ramener son fils Simon vivant à la maison. René se sent accablé par la promesse solennelle qu’il a dû consentir à la tante Fortune. Évidemment, Simon, qui n’a que quelques mois de moins que lui, en profite pour faire toutes les bêtises imaginables. René est obligé de lui rappeler en permanence la promesse qu’il a faite à sa mère. Il ne dort plus. Il veille même la nuit sur le sommeil de son cousin qui, lui, dort du sommeil du juste. À Aix-les bains, la vie de René va basculer. Il a 15 ans, est en pleine forme et participe avec enthousiasme à toutes les épreuves du jamboree.
Comme ils sont juifs, on a installé les adolescents tout naturellement dans la Yeshiva d’Aix, l’université hébraïque Là, ils vont d’étonnement en étonnement. Ils sont juifs, mais pas comme les étudiants qu’ils voient réciter le talmud à longueur de journée. Le shabbath prend une importance bien plus grande que dans leurs familles... Ils mangent dans un grand réfectoire avec quelques étudiants. La nourriture leur déplait : du chou bouilli, sucré, de la carpe farcie. Tout le monde parle Yiddish. René reconnaît parfois quelques mots d’allemand ce qui le surprend énormément. Ni René ni Simon n’ont étudié suffisamment l’hébreu. Ils ne communiquent qu’en Français. Il n’y a même pas de hammam ! Ils finissent par se demander s’ils sont juifs à part entière. Questionnement que semble partager le grand rabbin qui dirige la Yeshiva. René observe que des plateaux de nourriture sont montés à l’étage en grand nombre par les étudiants. Un jour un étudiant débordé demande à René de lui donner un coup de main. René finit ainsi par entrer dans une des grandes chambres. Des hommes d’une maigreur extrême sont alités. René en dénombre au moins 10 et se propose de se renseigner sur eux. Les questions sont mal venues. René note l’embarras de tous les étudiants lorsqu’il veut en savoir plus. Rongé par la curiosité, René s’enhardit et entre dans une des chambres plongées en permanence dans une semi obscurité. Un homme, dont on remarque les yeux exorbités, lui fait signe d’avancer. René s’approche, il remarque aussitôt les chiffres bleus sur l’avant-bras gauche. L’homme dit « Oui c’est ça, je sors d’Auschwitz. Les bébés qui sont nés au camp ont été tatoués sur la cuisse. Tu as de la chance, le numéro se voit très bien aujourd’hui. Cela dépend des jours, de la fatigue peut-être » L’homme observe René et au bout d’un moment : « Tu es juif ? » René dit que oui, enfin jusqu’à présent il s’est considéré comme juif. Samuel l’impressionne « Alors c’est vrai ce qu’on dit sur les Allemands ? » « Je ne sais pas ce qu’on dit. Personne ne sait à part nous. Ce qui est sur, c’est que j’ai perdu toute ma famille. Je suis le seul survivant sauf que je n’ai pas l’impression d’être vivant »
À ce moment, le grand Rabbin entre « Ah tu es là René ! Je te cherchais partout. Je vois que vous avez fait connaissance. Nous sommes heureux d’avoir pu recueillir nos frères. Ce qu’ils ont vécu est tellement incroyable que personne ne veut vraiment les entendre. On a besoin de leur témoignage, rien n’est plus précieux pour l’avenir de l’humanité et en même temps c’est difficile pour eux de raconter. Comment croire l‘incroyable et comprendre l’incompréhensible ? Bon je vous laisse, c’est peut-être le début d’une grande amitié, qui sait ? » L’homme, Samuel, a les larmes aux yeux. Il fait signe à René : « Tu sais Petit, ce qui m’ennuie le plus, c’est que je n’ai pas eu les moyens d’en tuer au moins un. L’idée qu’ils vont mourir dans leurs lits c’est pire que tout » René, très ému, lui demande à quoi on peut reconnaître les tortionnaires. « Oh, c’est facile. Tous les SS ont leur groupe sanguin tatoué sous l’aisselle. Tu vois, eux aussi ils sont marqués » Mais Samuel est épuisé. Il fait signe à René qu’il ne peut plus parler « un autre jour peut-être, je suis trop fatigué Petit » Il enferme un long moment la main de René entre ses mains décharnées en le regardant fixement. Sauf qu’il n’y a pas d’autre jour. Samuel s’est pendu le soir même de leur rencontre, la veille du retour de René en Tunisie.