articles originaux pour la plupart. Ils concernent essentiellement la vie politique française par une citoyenne qui a gardé ses capacités d'indignation. En toute subjectivité.
Une affiche à hauteur des yeux des clients qui attendent de pouvoir payer leurs achats du soir. Impossible de la rater.
On est dans le monoprix face à la Pitié-Salpêtrière. Il est 19 h.
Dans ce petit super marché de quartier, on trouve, le soir, des gens qui rentrent du travail et achètent, vite fait, de quoi se sustenter devant la télé avant un repos contrarié par la perspective de la journée du lendemain.
L’affiche arbore plusieurs bracelets en coton, très fins. Il est précisé que chacun de ces bracelets, vendu 1 euro, va permettre à un enfant indien d’aller à l’école.
Si Les clients ont encore un neurone de disponible, celui-ci s’étonne des conséquences d’un achat aussi bon marché et de ses conséquences cosmiques. Le client a rarement l’occasion de changer l’ordre du monde. Mais il a aussi entendu parler de l’effet de l’aile de papillon. En général, après une évocation du pauvre enfant indien pieds nus, obligé de travailler dans des conditions atroces, peut être pour fabriquer les petits rubans de l’affiche, le client pose ses victuailles sur le tapis roulant de la caisse du supermarché. Le paquet de chips remplace l’image des petits enfants du Tiers-monde. Zut il a oublié de vérifier la date de péremption des yaourts. La routine reprend le dessus.
Ce soir-là dans le XIIIe arrondissement, Monique passe à la caisse. Comme tout le monde, elle a lu l’affiche. Son fils Kevin, qu’elle appelle « Poussin » l’aide à faire les courses. Kevin : 1m80, 3 poils au menton, l’oeil torve, 17 ans.
Le coeur de mère de Monique décide que c’est le bon moment d’exprimer sa solidarité. Elle dit à la caissière qu’elle veut acheter un bracelet à un euro.
La caissière, très fatiguée, a déjà fini le compte de Monique. La caissière : «je crois que c’est trop tard : l’opération est terminée »
Pas du tout, dit Monique, qui s’accroche à son désir d’aider l’humanité c’est marqué « jusqu’au 25 septembre, nous sommes que le 23 »
Dans la file des clients pressés et aussi fatigués que la caissière, les regards commencent à traduire l’exaspération. La nouvelle circule dans la file : On est bien le 23 et Monique tient à acheter un bracelet à un euro. C’est pour aider les petits indiens. Ah bon !
La caissière décroche son téléphone. La responsable mystérieuse qu’elle arrive à joindre lui répond qu’elle va se renseigner. Il faut que Monique attende. Les soupirs fusent dans la file des postulants au passage en caisse. Une jeune Africaine, derrière moi, dit que c’est toujours sur elle que ça tombe. Qu’elle choisit une des 4 caisses du magasin en évaluant ses chances de passer rapidement ce cap mais qu’elle se trompe régulièrement. C’est une malédiction. Les autres caisses paraissent fonctionner très bien avec des clients normaux. Je préfère ne pas interroger ma voisine sur ce qu’elle pense de l’aide à apporter aux petits Indiens.
On attend.
Le téléphone sonne et la caissière interroge la cliente « Vous voulez quelle couleur ?» Alors là Monique entame une discussion avec Poussin-Kevin en envisageant les 5 différentes couleurs.
Les clients commencent à bouillir.
Finalement le bleu l’emporte, la caissière raccroche et toute la file attend le ruban bleu.
Il arrive enfin.
Tout le monde s’accorde à le trouver joli mais petit. Normal c’est destiné à s’enrouler autour du poignet. Monique s’en empare et l’attache prestement à son bras gauche. « attendez, je ne l’ai pas numérisé » dit la caissière avec la tête de Jeanne d’arc sur le bûcher.
Les clients supputent leur chance de changer de caisse avant d’exploser. Leurs achats sont là sur le tapis. C’est compliqué de les rassembler pour aller ailleurs recommencer une queue inconnue avec tous ses aléas. Pris au piège.
La caissière scanne le bracelet, soupire quand Monique lui dit que non, elle n’a pas de monnaie. La caissière doit refaire le compte de Monique pour inclure LE euro du bracelet. Monique sort sa carte bleue et demande à son fils s’il se souvient du code de sa carte. « T’as jamais voulu le donner » lui reproche l’ado bougon. C’était juste pour rire. Monique a toujours le même code depuis sa première carte.
Monique finit par sortir fièrement, son ruban bleu accroché au poignet.
Le flux des clients reprend à la caisse du monop du Bd de l’Hôpital.
En Inde une petite indienne termine son millième bracelet bleu de la journée. La nuit tombe, elle a faim.