articles originaux pour la plupart. Ils concernent essentiellement la vie politique française par une citoyenne qui a gardé ses capacités d'indignation. En toute subjectivité.
Ce voyage dans les Ardennes m’entraine loin, bien plus loin que prévu. C’est en fait un voyage dans le temps. Mon arrière grand-mère, Armantine a connu la disgrâce absolue de vivre dans les Ardennes occupées pendant la grande guerre.
Son homme Florenci était au Front ainsi que son ainé Félicien. Deux types costauds, comme on en trouve sur ces terres riches, endurcis par les travaux de la ferme. Armantine a du faire face avec ses trois jeunes enfants, s’occuper des moissons et du bétail. Pour les Français occupés —les Ardennes est le seul département qui a été entièrement occupé du début à la fin de la guerre— la vie quotidienne était devenu un combat. Pour compléter le tableau, aucune permission ne pouvait être accordée à ces soldats du fait de l’occupation. Aucune communication possible avec ceux du Front.
Je mets les pieds pour la première fois à Charleville. Quelle surprise d’apprendre que la capitale ardennaise a servi de quartier général à l’armée Allemande! C’est là que Guillaume 2 installe son commandement à 50 kms de la ferme d’Armantine.
Jusqu'au petit village de mon aïeule, Seraincourt, où on trouve une Kommandantur! Les Allemands sont omni présents et réquisitionnent tout jusqu’aux matelas quand il ne vident pas purement et simplement les maison de leurs habitants. Tous les matins, les pauvres gens doivent se poster en file pour répondre aux travaux du jour. Les enfants ne sont pas épargnés. Avec la rage de travailler pour l'ennemi.
Armantine a 39 ans. Elle vit dans un petit hameau à l’écart du village, au jour le jour, comme elle peut. Le soir où un soldat français perdu derrière la ligne de front lui demande de l’aide, elle n’hésite pas à le cacher dans un trou creusé dans sa grange. Elle connaît les risques. Cet acte héroïque, assimilé à de l’espionnage va lui valoir d’être condamnée à mort. Non pas qu’elle ait été dénoncée par un voisin ;
La situation est encore plus dramatique.
Au bout de plusieurs mois d’enfermement total, dans le froid et l’humidité, c’est ce soldat qu’elle a sauvé qui déclenche la catastrophe. Il s’appelle Noel et est originaire de Dordogne. Sans doute est-il très jeune ? Pris de folie, il est sorti de sa cachette et s’est promené dans le village en déclarant à tue-tête « Je suis le Kayser, je vais tous vous faire fusiller » Il aurait fallu le tuer pour le faire taire. Armantine devait être pétrifiée.
Le soldat Noel va trouver les Allemands et dénonce, pour éviter d’être lui-même fusillé, tous ceux qui l’ont aidé. Certains seront fusillés, tous seront condamnés et Armantine déportée en Allemagne ainsi que le seul garçon qui lui reste. Les deux petites filles, dont ma grand-mère, seront recueillies par des voisins.
Armantine reviendra de déportation, elle retrouvera ses enfants qui sortiront miraculeusement vivants de la guerre et de la déportation. Elle retrouvera aussi son mari et deviendra mère encore une fois à 46 ans. Sans doute fallait-il repeupler la France ? Ce dernier garçon nait en 1920, il aura 20 ans en 1940 et sera mûr pour l’épisode suivant. Cette fois toute la famille terrorisée partira dans une simple carriole trainée par un pauvre mulet mitraillé par les Allemands. Armantine, veuve et malade, entreprit là son dernier voyage.
affiche : Charleville en 1914 (exposition au Musée de l'Ardenne)