articles originaux pour la plupart. Ils concernent essentiellement la vie politique française par une citoyenne qui a gardé ses capacités d'indignation. En toute subjectivité.
Mercredi 13h50. Ca y est, je fais partie des meubles, je le vois au sourire du gendarme à l’entrée, j’ai même droit à un salut du Président. La salle côté public est presque vide. Le président Albert nous lit en préambule une constitution de partie civile. Un brave habitant du 20ème ancien électeur du 5ème manifeste par là sa solidarité. C’est important cela prouve que l’on peut se constituer partie civile pendant la durée des débats.
Sans revenir sur les chapitres précédents, je rappelle que le président Albert, plus patelin de jour en jour, est en train de brosser le tableau de la Mairie du 5ème arrondissement avec une minutie d’ethnologue. Attention il ménage ses effets : les interrogatoires qui ont lieu n’ont pas encore pour but d’étudier les manœuvres frauduleuses. Sur quoi d’autre me direz-vous ? Le Président veut savoir qui faisait quoi aux heures sombres du soupçon. L’image fugitive de l’araignée qui tisse sa toile traverse l’esprit. Nous allons voir défiler les petites mains du Régime. Ceux que les enquêteurs ont classés parmi les exécutants.
Arrive donc à la barre Monsieur Olivier Favre pour être interrogé. En fait le P. ne lui pose que quelques questions sur la trame de ce qu’il a déclaré aux gendarmes. Favre est entré à la ville comme animateur sportif vacataire. On se dit en effet qu’il doit être plus à l’aise en survêtement qu’en costume. Après un concours d’agent administratif il accède à la mairie du 5ème en 1983 et au bureau des élections en 1987. Suite à des querelles de personnes dans le détail desquelles je ne rentrerai pas mais qui prouvent déjà l’ambiance délétère, le joli bureau des élections se retrouve sans chef. Etant le plus ancien, on lui propose de remplir la fonction. A cette époque donc 4 fonctionnaires de catégorie C s’occupent à temps complet de gérer les élections, c'est-à-dire concrètement de tenir à jour la liste électorale.
A une question sur sa formation il répond « un BEP comptabilité » le chef de bureau s’est formé sur le tas. Il reconnaît n’avoir aucune formation juridique. Même pas de stage de formation à part une simple initiation au moment du passage à l’informatique.
Ses rapports avec la brochette de prévenus sont passés alors en revue.
Je ne sais pas vous mais j’adore savoir comment se comportent les grands hommes avec le petit personnel. On apprend sans surprise que Monsieur Tiberi est très peu présent dans les services de la Mairie « ce n’est pas le genre de maire à venir serrer la main dans les bureaux » Quant à Madame Affret « forte tête, elle devait s’immiscer dans toutes les affaires de l’arrondissement »
Arrivent les affaires : le bureau est perquisitionné. Favre sent « qu’il était temps de changer de poste. Je voyais la moutarde monter dans cette affaire » Il ne trouve son salut alors que dans le congé maladie (4 mois en tout) « Après, je ne pouvais même plus monter les marches de la mairie »
Malgré ces détails Olivier Fabre déclare que l’ambiance dans le bureau avant son départ était calme. « Et alors la moutarde ? » dit le Président. Mais Fabre persiste à parler d’ambiance feutrée. Le genre d’ambiance qui fait choisir de tomber malade plutôt que continuer.
Le Président lui rappelle que Monsieur Nentien la veille n’avait pas compris qu’il parte sans un mot.
Favre : « j’ai agi sur un coup de tête »
PA : « quel coup avez-vous reçu sur la tête ? » (Vous noterez l’air patelin)
Favre : « ça montait doucement »
On n’en saura pas plus. On peut déduire que le chef du bureau des élections de 93 à 99, catégorie C, genre de garçon simple qui sait rester à sa place a fait une dépression et a obtenu de changer de poste mais n’a rien à dire sur son travail. Le Président ne peut que souligner les distorsions entre les déclarations de Favre devant les gendarmes et la version édulcorée à laquelle nous avons droit aujourd’hui.
La greffière pose alors une question, ce qu’elle fait rarement :
« Comment les inscriptions étaient elles effectuées quand la personne était domiciliée CHEZ quelqu’un ? » Fabre confirme qu’un certificat d’hébergement suffisait. « A partir de 1993 on nous demandé d’ajouter la mention chez dans la saisie informatique. Avant c’était une simple mention manuscrite.
La parole est alors aux avocats des parties civiles
« Vous avez indiqué dans une autre déposition que monsieur Morisset était parti car la rumeur lui prêtait des tendances socialistes » Olivier Favre dit qu’il s’est sans doute mal exprimé.
Plus intéressant penchons-nous sur les fameuses Commissions de révision des listes électorales
A première vue c’est un système qui parait sérieux :
3 Membres désignés par le TGI, la Préfecture et la Mairie de Paris + un membre représentant la mairie d’arrondissement et ne disposant lui que d’une voix consultative. Tout ce beau monde devait garantir la fiabilité des listes. Les explications de Favre montrent que le préfet et le Tribunal avaient du mal à trouver des candidats pour siéger à ces commissions. C’est tout naturellement qu’ils faisaient appel à Monsieur Tiberi pour leur en fournir. « Je n’ai jamais vu un membre de ces commissions examiner un dossier. Ce n’étaient que des chambres d’enregistrement. » L’avocate de LCS se propose de fournir des listes qui prouvent que des proches de Tiberi siégeaient souvent et lit une note de Monsieur Favre plus accablante « l’absence de contrôle a permis la falsification » On y reviendra dans la seconde partie des interrogatoires.
Patrick Mondain arrive ensuite à la barre. Cet homme de belle prestance la quarantaine soignée a fait une carrière sans surprise dans le Protocole. On l’imagine très bien. A l’époque qui nous occupe il était l’homme à tout faire de Madame Affret. Il naviguait entre les lieux du pouvoir Tiberi : la permanence RPR de la rue Vesale (vous savez : le loyer impayé) la mairie, les maisons de retraite etc.
En 1997 Bingo ! Il entre à la Cellule des affaires réservées au cabinet du Maire de Paris. « J’étais content de quitter l’ambiance étouffante des bureaux de Mme Affret » On lui demande de préciser et il décrit une ruche avec trop de monde. Il n’a jamais su de quoi parlaient mesdames Tiberi et Affret car elles parlaient entre elles en corse ou en italien et le plus souvent elles s’isolaient. Devant les gendarmes il a décrit Affret comme une exaltée qui passe ses nerfs sur le personnel. Je l’entends distinctement dire alors « sous sa coupe j’ai été amené à rédiger des documents, on en parlera à un autre moment »
Par chance un avocat pose alors la question que tout le monde se pose : A quoi servent au juste les affaires réservées ? P Mondain répond qu’il s’agit de toutes les questions touchant au Protocole et à l’appartement privé du Maire de Paris.
Pour la petite histoire notons que ce fidèle serviteur a réussi à se faire titulariser comme attaché d’administration malgré l’opposition farouche de Delanoë.
La déposition de Farida Sahnoune tranche avec celle des employés Nous avons là un exemplaire de la militante RPR comme il y en a beaucoup dans le 5ème.
Pour elle aussi le Président lit un large extrait de ses précédentes déclarations. Et pose une question.
FS répond d’une voix forte « vous pouvez reprendre depuis le début SVP ? » On se croirait dans un gag des inconnus. La salle rit mais est horrifiée : comment elle ose traiter notre président ! Oui, parce que c’est humain, on s’attache ! Le président Albert est devenu notre président et on veut qu’il tienne le coup pour aller au bout d’une tâche pas vraiment facile.
On apprend quand même des choses intéressantes. Mme Tiberi a emmené cette bénévole RPR au commissariat pour être assermentée. C’est ainsi qu’elle s’est retrouvée chargée du contrôle des procurations de vote en particulier dans les maisons de retraite les hôpitaux…Elle sert de petite main à Madame Affret (c’est normal après 30 ans dans la confection). On essaye d’en savoir plus sur le dialecte tiberi-Affret mais on n’a droit qu’aux impressions de cette battante sur la Corse qu’elle connaît en tant que touriste.
Annick Mercier petite dame blonde, apprêtée et douce, arrive alors à la barre après avoir été soigneusement coachée par son avocat pendant les pauses. Il reste très près d’elle pendant l’interrogatoire. C’est qu’elle est fragile. Elle répond d’une voix blanche au Président. Oui elle est d’Amboise, oui elle a travaillé 16 ans comme secrétaire avec Michel Debré (un soupir) C’est lui qui l’a fait entrer à la mairie du 5ème. Elle avait quitté sa maman (mot qu’elle emploie 2 fois) et on sent que madame Affret représentait pour elle une relation affective forte alors qu’elle débarque dans un Paris où elle ne connaît personne.
La perquisition du bureau des élections et la garde à vue qui a suivi ont constitué des traumatismes dont elle n’est toujours pas remise. « C’était le black out, nous n’avions aucune information, je n’ai reçu aucune aide de la Mairie »
Madame Mercier est au bord des larmes. Son avocat intervient pour dire à quel point la présence physique de certains peut déstabiliser.
« Un soir je suis rentrée à mon domicile et j’ai trouvé 3 mètres de plumes entassées devant ma porte. C’était après ma déposition aux gendarmes »
Elle pleure maintenant et devient de moins au moins audible. Le président lui demande si quelqu’un au bureau lui a posé des questions sur ses déclarations. Elle dit que non.
« Vous en êtes bien sure ? »Insiste le Président « on a le sentiment que vous voulez nous dire quelque chose » La salle retient son souffle.
« Ma carrière a été brisée » dit elle « J’ETAIS UNE FONCTIONNAIRE HONNETE ET LOYALE ; CETTE AFFAIRE M’A RENDUE MALHONNETE ET J’EN SUIS CONSCIENTE » encouragée par son avocat elle rappelle ce qu’elle a dit aux gendarmes : l’inscription de faux certificats d’hébergement. Elle n’a agi que par ordre de sa supérieure hiérarchique, Madame Affret qui l’aurait trahie. « JE LUI FAISAIS CONFIANCE ET ELLE M’A UTILISEE »
Sur question d’une avocate elle dira qu’elle n’a jamais été contactée suite à la main courante déposée pour l’affaire des plumes.
La dernière personne interrogée ce jour est Jacqueline Mokrycki. On peut difficilement la ranger parmi les exécutants car elle occupe les fonctions de Directeur de Cabinet de Jean Tiberi depuis octobre 1998.
C’est d’ailleurs remarquable comme carrière. Cette femme, jeune cinquantaine, est passée d’adjointe administrative (catégorie C) à la catégorie B puis A en 6 ans sans passer le moindre concours. Uniquement par promotion interne. A se demander pourquoi les étudiants en droit continuent-ils à développer leur myopie sur les livres de la bibliothèque de la rue Cujas.
Ensuite le Président va beaucoup s’amuser à essayer de faire dire à Mockrycki la nature de ses fonctions. Il semble jouer au chat et à la souris.
Directeur de Cabinet ! C’est un poste politique, ce qu’elle parait ignorer. C’est vrai que c’est un vilain mot. Le président Albert : « j’ai l’impression d’être devant un mur ! » il lui explique qu’au sein du cabinet d’un maire il y a forcément quelqu’un qui s’occupe des élections sur le plan politique. Elle répète plusieurs fois quelles sont ses tâches : participer aux permanences de l’élu 2 fois par semaine et traiter ensuite les demandes d’interventions ainsi récoltées. Ca devient une vraie litanie. S’agissant du numéro 2 de la Mairie on est en droit de rejoindre le président dans son appréciation : Jacqueline Mockrycki a un champ de compétences des plus limité. Elle a surtout décidé de ne rien dire. On n’est pas vraiment surpris s’agissant d’un pur produit du système Tiberi. Elle leur doit tout : carrière inespérée et appartement HLM dans le 5ème notamment.
Le malaise est tel qu’à un moment l’avocat de la prévenue intervient : Mockrycki ne comprend rien aux questions qu’on lui pose, il reformule la question du Président.
Le président Albert n’est pas homme à laisser un avocat marcher sur ses plates-bandes ; il salue donc son entrée inattendue dans la magistrature avec bonhomie. Mockrycki finit en affirmant que l’ambiance à la Mairie était bonne après l’Affaire. On l’aurait parié.
Le président met fin à son supplice. Il est 18h30
Le procès reprend lundi à 13h30
A suivre