articles originaux pour la plupart. Ils concernent essentiellement la vie politique française par une citoyenne qui a gardé ses capacités d'indignation. En toute subjectivité.
Juste au moment où la Dame allait se décider à acheter des gariguettes « Elles viennent de France vous êtes sur ? » au beau milieu de la rue Mouffetard, elle s’arrêta net.
Cet homme-là, à 10 mètres qui lui tournait le dos.
Serait-il possible que ce soit lui ?
Mine de rien, la Dame détaille le costume de velours noir fatigué, les cheveux frisés qu’on soupçonne d’avoir été noirs et abondants, la peau mate.
En tout cas, ça lui ressemble.En plus tassé, le geste lent, l'oeil moins vif.
Son premier amant ! Rien que ça ! Un rapide calcul l’horrifie : il a 80 ans au bas mot.
L’homme a fini d’acheter des oranges, il sert la main du vendeur, geste peu habituel mais qui lui ressemblerait, et remonte la rue Mouffetard.
La Dame abandonne les fraises, elle le suit, perplexe, en faisant mine de s’intéresser à tous les étalages qu’elle rencontre.
Un moment de distraction et il disparaît. Devant une boutique de fleurs étroite et sombre.
La dame traverse la rue et entre dans la boutique. Elle s’absorbe aussitôt dans la robe d’une orchidée. Il est là. Apparemment en train de draguer une jeune vendeuse.
Si il drague, pas de doute, c’est lui !
Que faire ?
L’aborder 40 ans après ?
La Dame se dit qu’il peut tout aussi bien disparaître pour de bon.
Il ressort, en la frolant, de la boutique de fleurs et se dirige vers un immeuble de la rue dont il tente de composer le code d’accès. Sans succès. Après plusieurs combinaisons, il va apparemment demander l’info au bijoutier voisin.
Il ne connaît même pas son code ! Il doit être gâteux, se dit la Dame.
Elle se rappelle ses 18 ans, les poèmes qu’il lui écrivait, ses déclarations enflammées à lesquelles elle répondait par un éclat de rire « J’ai 18 ans et toute la vie devant moi »
Aujourd’hui l’horizon de la Dame s’est beaucoup rétréci. Comme on peut être bête à 18 ans !
Cette fois il compose le bon code, il commence à entrer, la porte va se refermer et ce sera trop tard.
En un bond, sans réfléchir, la Dame s’est glissée derrière lui dans le couloir. Bon ! Maintenant elle n’a plus le choix, il faut y aller.
« Excusez-moi, vous ne vous appelez pas Victor ?
L’homme la regarde très surpris.
Elle reprend, horriblement gênée « Vous ressemblez à un ami, j’ai dû me tromper »
« C’est mon nom en effet. Mais qui êtes-vous ? » L’inconnu la détaille.
Elle reste ébahie.C'est Lui et il ne la reconnaît pas ! En bredouillant elle dit son nom, enfin son ancien nom, celui qu’elle portait à 18 ans. Il cherche dans sa mémoire. La Dame donnerait tout pour disparaître là à l’instant, mais elle esquisse un vague sourire.Si elle avait su, elle se serait maquillée pour aller acheter ses fraises.
Le visage de Victor s’éclaire,
bien sûr qu’il se souvient. Il peut même lui citer le nom du garçon qui lui tenait lieu de soupirant à l’époque ! Il va jusqu’à se remémorer à haute voix certains détails de l’anatomie passée de la Dame. Apparemment il y a des morceaux dont on se souvient plus facilement que d’un visage.
Très vite, la Dame se reprend, elle lui donne sa carte de visite où les noms ont changé, elle s’invente un rendez-vous urgent, lui serre la main et se sauve.
Ouf ! Quel goujat ! Qu’est-ce qu’il a mal vieilli !