articles originaux pour la plupart. Ils concernent essentiellement la vie politique française par une citoyenne qui a gardé ses capacités d'indignation. En toute subjectivité.
Dans le cabinet de Madjid, le médecin d’en bas, tout était folklo. Fallait d’abord pas se tromper car il partageait l’entrée de l’immeuble, qui servait de salle d’attente avec une voyante. A gauche on soigne les corps, à droite on convoque les esprits.
Dans le cabinet lui-même les inscriptions sur le mur surprenaient.
Des maximes en général que la clientèle se pouvait apprécier ne sachant pas lire, encore moins le français.
Juliette ajouta une phrase au feutre noir « l’expérience est une flamme qui n’éclaire que ce qu’elle consume » Au fait de ne pas comprendre exactement le sens elle déduisait que c’était assez profond pour figurer sur un mur..
Le plus souvent il manquait un élément à ce cabinet médical, le médecin lui-même qui, entre 2 patients, partait avec palmes et tuba.
Les rares taxis qui descendaient de la montagne allaient direct sur la jetée et appelaient à tue-tête « Oh Toubib, bouid la famine » Ce qui voulait dire qu’un troupeau entier avait profité de la voiture pour s’entasser. Rien que des malades. Quand il s’agissait d’une urgence la formule devenait « Oh Toubib, bouid un grave »
Le médecin revenait à la vitesse de ses palmes
Il accrochait son matériel de pêche sous-marine au mur de la pseudo-radio qui avait fait sa gloire et d’où il prétendait voir l’intérieur des malades.
Enfin, tout dégoulinant il s’installait derrière son bureau.
Comme il fallait trouver une occupation à Juliette, elle fut promue secrétaire médicale. C’est elle qui rédigeait les ordonnances, entre 2 épilations car elle avait disposé l’appareil à cire chaude sous le bureau.
Il arriva qu’une Kabyle en costume bariolé demande à ce que Juliette l’examine. Il était évident qu’aucun homme ne l’avait jamais vue nue même pas son mari. Les yeux de l’indienne, Juliette trouvait qu’elle ressemblait à une indienne, la désignèrent. Elle ! La malade poussa le toubib dehors. Il eut juste le temps de jeter des gants en plastique à Juliette « Fais semblant de toute façon je sais ce qu’elle a »
Une fois seules, le grande Kabyle monta debout sur la table d’examen et entreprit de soulever sa robe blanche décorée de bandes multicolores, juste sortie de son coffre de mariage.
Elle était pieds nus ; des pieds noircis qui donnaient l’impression d’avoir beaucoup travaillé. Juliette fascinée regardait les jambes noueuses de l’ancêtre en essayant maladroitement d’enfiler les gants. Quand le pubis apparut, Juliette vit tout de suite que quelque chose clochait. Soit elle-même était anormale, soit cette femme avait un gros problème. En tout cas elles n’étaient pas faites pareil. Juliette dit plusieurs fois « oh la la » ce qui constituait le plus juste des diagnostics médicaux.
Satisfaite la femme se rajusta, descendit de la table et attendit la suite. Le foulard noir à franges, accroché par une fibule n’avait pas bougé.
Il s’agissait d’une descente d’organes, un truc spectaculaire qui ne devrait arriver qu’à des palmiers, dont les organes reproducteurs comme chacun sait, sont très hauts placés.
Le problème était apparu au bout de 11 enfants dont 7 garçons. L’honneur de son mari était donc sauf, ce qui vous en conviendrez, est l’essentiel.
Juliette vit défiler dans ce cabinet médical de bord de mer des échantillons de fiers montagnards dont certain avaient bouté les Français hors d’Algérie.
Les anciens qu’on rencontrait assis au soleil dans tous les villages de Kabylie parlaient de l’ère 14.
Cela évoquait un futur terrifiant où toutes les valeurs seraient inversées. Pour beaucoup la défaite de la France (on a réussi à mettre les Français dehors qui aurait pu l’imaginer) ouvrait l’ère 14
L’idée même que la France, cette puissance terrible, puisse être jetée hors du pays conquis sur Abd-El Kader le grand ; cette idée paraissait invraisemblable.
Dans un coin du cabinet un lavabo cassé attestait de la violence de la guerre. C’était l’œuvre d’un grand Kabyle, ancien moudjahid qui tenait à assister à la circoncision de son fils. Lequel fils, à 8 ans n’était pas spécialement tranquille à l’idée qu’on puisse lui raccourcir un membre qu’il jugeait plutôt bien proportionné.
Madjid proposa au colosse d’attendre dehors, ce qui lui aurait permis de menacer ensuite son jeune patient d’une baffe retentissante au cas où il lui viendrait la fantaisie de crier.
Madjid, tout sourire, commençait toujours par se débarrasser du père. Mais celui-là voulait rester aux cris de « j’ai fait la guerre, c’est pas une petite opération qui va me faire peur » Il tomba dans les pastèques et cassa net la porcelaine du lavabo. Evanoui à la vue du premier sang de son héritier. Madjid garda ce lavabo, preuve qui lui permit de mettre les pères suivants à la porte avec encore plus d’entrain.
Il advint qu’un jeune homme se présente avec un hameçon fiché au travers de la bouche. Madjid opéra avec dextérité comme à son habitude. Lorsqu’il demanda le prix de son intervention le patient protesta. Pas de problème dit Madjid « Ouvre la bouche que je te remette l’hameçon en place »
Tout cela n’était que broutilles à coté de la grande question Celle de la virilité et de son pendant la virginité ; de la Femme faut-il préciser.
Passons sur les vieillards qui demandaient une piqûre pour avoir la force.
Le plus souvent un jeune marié venait au lendemain de ses noces partager ses doutes avec le toubib. Entre hommes.
Madjid commençait par le rassurer sur la présence incongrue de Juliette « t’inquiète, elle ne comprend pas un mot de kabyle » Ce qui lui permettait de lancer à Juliette des annotations grivoises. Le marié en général se plaignait « Etait-elle vraiment vierge j’ai des doutes » M répondait « et toi bougnoul, t’étais vierge ? » Tout en rassurant le bonhomme. Bien sur qu’elle était vierge, Madjid proposait même de le certifier par écrit.
La distribution des certificats de virginité faisait naturellement partie de la routine du cabinet. Les marieuses et les jeunes filles trouvaient là une planche de salut pour conclure un mariage avantageux
Texte et photo : Léa Sanchez